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Entrevue croisée entre deux spécialistes du secteur philanthropique !

Nous vous proposons de lire un échange entre nos deux spécialistes en philanthropie, Brigitte Germain, vice-présidente pour la région du Grand Montréal, et Jocelyn Thémens, consultant.

Ensemble, ils vous partagent leurs constats, les initiatives menées pendant cette période exceptionnelle et leurs conseils pour une reprise efficace.

 

BILAN DE LA SITUATION ACTUELLE

Jocelyn Thémens : Les effets de la crise résonnent bien au-delà des pertes de revenus anticipées dans les mois à venir faute de pouvoir se rassembler dans des événements-bénéfice. Les secteurs opérationnel, structurel et organisationnel devront s’ajuster en toute conscience et résilience dans l’année à venir. Qu’est-ce qui fera la différence entre les organisations qui vont passer au travers et celles plus en péril appelées peut-être même à disparaître ?

Brigitte Germain : Rester en mode « pause » est probablement le plus grand des dangers. Il faut demeurer actif et ne pas nier la réalité même si c’est difficile. Se tenir informé pour bien informer son monde, mettre à jour ou acquérir de nouvelles connaissances pour actualiser son curriculum philanthropique, réfléchir pour mieux comprendre, se réinventer pour ne pas faire comme les autres, sont des éléments importants. Se poser trop de questions empêche d’y répondre. Aller à l’essentiel pour être prêt à repartir et faire « joue » le temps venu même si ce ne sera plus jamais comme avant il faut l’avouer.

 

Jocelyn Thémens : Bon nombre d’activités-bénéfice prévues d’ici à l’automne prochain ont été reportées ou annulées. Le « timing » est donc bon pour mettre en place une structure de collecte de fonds qui ne compte pas seulement sur un événement phare ou encore une campagne annuelle privilégiant ainsi la diversification des sources de revenus. Une occasion de tenter des expériences inédites. Selon vous, quels sont les programmes voués à un avenir sécurisant pour les fondations ?

Brigitte Germain : Pour beaucoup d’organisations, les « grands événements » sont comme une marque de commerce. Un sceau qui positionne et assure un certain confort lorsque d’autres sources s’avèrent moins importantes. Les succès passés ne garantiront pas les succès futurs. Il sera difficile d’assurer tous les revenus récurrents d’un monde qui ne sera plus. Si les conditions gagnantes sont réunies, je suis d’avis que ces événements devraient rester même s’il faudra probablement plus les voir comme des vitrines de reconnaissance. Selon moi, il faudra davantage concentrer ses efforts vers les campagnes annuelles ciblées comme le publipostage et les dons majeurs. Échanger régulièrement avec les donateurs permettra ensuite de les amener à un niveau supérieur comme par exemple les dons planifiés. Le programme de dotation et dons planifiés ouvre de nouveaux horizons et viendra sécuriser les organisations dans des temps plus difficiles, COVID-19 derrière nous un jour ou une autre calamité qu’on ne souhaite évidemment pas.

 

J.T. : Communiquer, communiquer et encore communiquer est un incontournable. Adaptabilité et résilience sont également des mots vedettes depuis la mi-mars. Ce confinement imposé amène l’être humain à réfléchir, se remettre en question, revoir les paradigmes de son monde pour changer l’autre monde. Le capital humain se redéfinit malgré lui. L’humain sera plus capital que jamais et donnera une nouvelle définition à l’altruisme. Qu’en pensez-vous au niveau plus philanthropique pour rêver à des jours meilleurs ?

B.G. : C’est du jamais vu pour tout le monde. Nous sommes tous égaux à travers la planète. En philanthropie plus spécifiquement, nous ne ferons plus les choses comme avant même si nous étions déjà reconnus pour être généreux et pas seulement au niveau financier. Nous devrons aller plus loin et nous épauler encore plus les uns les autres. Mieux communiquer. S’intéresser davantage aux autres. Prendre le temps de prendre son temps. S’ajuster à la vitesse du « ici et maintenant ». Nous devrons tous apprendre des autres, sans exception. La cause deviendra celle de l’autre, la nôtre aussi. Faire les choses différemment va venir éveiller une fibre inconnue jusqu’à tout récemment. Les temps sont chamboulés mais au fond de chacun de nous, nous savons très bien que c’est pour faire ressortir encore plus le meilleur de l’être humain.

 

FORMATION, INITIATIVES NUMÉRIQUES, PROGRAMMES GOUVERNEMENTAUX

J.T. : Cette « pause » permet de mettre à jour son curriculum philanthropique par le biais de différentes formations offertes dans le cadre de divers programmes subventionnés par nos gouvernements. Les offres de formations en ligne pullulent. Comment s’y retrouver tout en ne perdant pas de vue l’essentiel du quotidien dans un état « To Be » sachant très bien que le « To Do » va peut-être nous rattraper un jour ou l’autre ?

B.G. : Cela ne reviendra pas à cent pour cent comme avant. L’humain étant fait ainsi, certains réflexes vont revenir et on oubliera en partie ce que la crise nous aura enseigné de bon. Les recettes gagnantes seront récupérées et c’est tant mieux. Les formations auxquelles bon nombre de professionnels en philanthropie se seront inscrits favoriseront la créativité. L’interconnexion et l’ouverture vers de nouvelles façons de faire n’auront d’égales que les échanges inspirants dans le cadre de webinaires interactifs qui obligent à penser différemment. La posture de performance ne doit pas primer sur celle prônant davantage la cohérence. Il faut écouter son cœur et ne pas « subir » les formations proposées juste pour être à jour mais bien les sentir et les intégrer afin de pouvoir ensuite les partager dans son réseau.

 

J.T. : La philanthropie de proximité a suscité la sympathie spontanée de bien des gens depuis la fin mars. Des campagnes de sociofinancement ont vu le jour pour répondre à des besoins criants immédiats et soulager la misère. Les réseaux sociaux jouent un rôle important avec de plus en plus d’encans et de marches virtuelles. Croyez-vous qu’il en sera ainsi encore dans un an ?

B.G. : Un an, c’est comme « après-demain » quand on regarde cela objectivement. Il faut y penser aujourd’hui même si plusieurs ne savent pas du tout ce qu’il en adviendra. Tous ces beaux gestes et cette entraide d’un instant font du bien et devraient faire réfléchir les gestionnaires d’événements pour une adaptation à leur réalité. Sans être devin, je crois que ce « nouveau monde » va faire évoluer des formules qu’on pensait acquises pour des siècles. Même si nous rêvons un jour de pouvoir nous réunir à nouveau dans des enceintes fermées et espérer un câlin respectueux – les gens ont tous ce besoin naturel d’être en contact – nous devons nous rendre à l’évidence et confirmer notre créativité en transformant par exemple un souper-bénéfice en expérience inédite à la maison en compagnie de ses proches et les consignes de distanciation qui viennent avec s’il y a lieu. Oui, les réseaux sociaux joueront leur véritable rôle, au service des gens dans les communautés, et non le contraire comme nous pourrions le croire à certains moments plus que d’autres dans les dernières années.

 

J.T. : Les pertes de revenus en raison de la Covid-19 toucheraient 93% des OBNL du Québec. De nombreux programmes gouvernementaux ont été offerts pour leur venir en aide temporairement. Mais il faudra penser à d’autre solutions et initier des stratégies de développement efficace et autonome indépendamment de cette aide à plus long terme. Comment voyez-vous l’avenir avec ou sans contribution de la part de nos gouvernements ?

B.G. : Nos gouvernements ont fait leur part et c’est très responsable. Ces programmes répondent à des attentes temporaires mais il ne faut pas les voir comme LA solution ultime. Se former pour mieux rebondir le temps venu, plus officiellement à partir de l’automne qui vient même si je n’ai malheureusement pas de boule de cristal devant moi, permettra de savoir d’où nous venons et dans quelle direction nous souhaitons aller. Nous ne souhaitons à personne de vivre une autre crise du genre dans le futur mais ce qui arrive permettra aux OBNL de mieux se préparer face à l’adversité.

 

CONSEILS ET POINT DE VUE POUR LA REPRISE

J.T. : La récente étude de BNP Performance philanthropique confirmait l’impact majeur de la crise de la COVID-19 pour les organismes de bienfaisance au Québec. 90 % des répondants ont avoué être considérablement affectés. Sur quoi devraient-ils plancher pour une sortie de crise efficace et responsable ?

B.G. : Faire comme avant même si ce ne sera plus jamais comme avant. C’est-à-dire de continuer à garder le contact avec les membres de l’équipe, les administrateurs, les partenaires, les donateurs, les bénévoles, etc. Capitaliser dans le bon sens sur l’adaptation du message, se coller à ce qui se passe avec la COVID-19 même s’il faut changer le message. Comme avec l’infolettre par exemple qui demeure une façon de rejoindre beaucoup de monde en même temps. C’est un bon moment pour peaufiner ses tribunes comme le site web ou occuper l’espace via Linkedin en rédigeant du contenu adapté ou en commentant certaines publications. Partager ses inquiétudes et ses réflexions d’égal à égal en communiquant régulièrement va aider à rebondir. Les directeurs généraux d’OBNL devraient en profiter pour demander l’aide des membres du conseil d’administration s’il y a lieu. Ils sont, à leur façon, sur le terrain et peuvent contribuer à la mise en place de structures et de recommandations.

 

J.T. : Cette même étude révélait également les bons côtés du télétravail chez les deux tiers des répondants pour maintenir les activités en période de pandémie. Jusqu’à dans quelle mesure croyez-vous que les professionnels de la philanthropie vont pouvoir ou vouloir privilégier le boulot à la maison pour un meilleur équilibre travail-famille, surtout quand nous avons nourri depuis belle lurette ce besoin de voir et d’échanger en personne avec les clients, les donateurs et les bénévoles ?

B.G. : Il est évident que certaines entreprises reverront leur façon de faire et leur espace bureau. Il y a encore de l’inconnu. Plusieurs scénarios sont sur la table. Cela va dépendre de la réalité de chacun et des besoins. On a vu des sondages qui disaient que plus des deux tiers des télétravailleurs étaient très heureux à la maison. Mais il y a différentes questions qui se posent. Sont-ils bien installés côté ergonomique pour être productifs ? Réussissent-ils vraiment à concilier travail-famille ? À ne pas en faire plus que prévu à seulement quelques pas d’un clic ou d’un suivi qui déborde du traditionnel 9 à 5 même s’il n’existe pas en tant que tel ? Si oui, est-ce temporaire ? Le contact au-delà de l’écran a ses limites. La notion de distanciation à deux mètres de son collègue de travail est à considérer. L’échange en face à face ne peut pas être bafoué à tout jamais. Les donateurs d’un certain âge sont moins à l’aise avec les équipements technologiques et se sentent davantage rassurés lorsque nous nous trouvons à leurs côtés. C’est normal. C’est humain. Il faut penser à la santé mentale de toutes les personnes concernées et favoriser un cadre gagnant-gagnant pour les prochaines décennies.. C’est toute une réflexion sur le sujet qui s’est amorcée. Cela demandera une adaptation pour tous.

 

J.T. : Le rôle du directeur général au sein d’un OBNL tel que nous le connaissons sera appelé à évoluer dans ce futur philanthropique incertain. Quels outils devra t’il ajouter dans son coffre déjà bien garni puisqu’il accomplit souvent une myriade de tâches ? Et quelles sont ses principales responsabilités dans la crise actuelle ?

B.G. : Le DG doit donner l’exemple et tout faire pour garder le moral des troupes. Il est un véritable agent de changement pour faire adhérer son monde à ce qui est et sera. L’attitude d’esprit doit être une source d’inspiration pour ceux qui gravitent autour de lui dont les membres du conseil d’administration. Ces derniers doivent faire preuve d’ouverture et de flexibilité. Son principal atout consiste à établir et conserver un lien privilégié avec les grands donateurs qui vivent la même réalité. Ils sont secoués par la crise sanitaire, économique et humaine. Une belle opportunité de resserrer les liens et préparer l’avenir.

 

J.T. : Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » dit la célèbre maxime. Même si on navigue à vue dans une mer agitée, quel rôle spécifique devrait jouer le conseil d’administration de nos fondations et organisations caritatives afin de remettre les voiles à flot et arriver à bon port même si le voyage s’annonce plus long que prévu ?

B.G. : Le CA devrait voir cette période inédite que nous souhaitons temporaire pour réaffirmer son appui inconditionnel à l’endroit de la direction générale. Sombrer dans les peurs engendrées par le changement et l’imprévu est la pire des choses. Du chaos naît les opportunités. Pourquoi ne pas en profiter pour actualiser et bonifier sa base de données ou son réseau de contacts ? Il y a belle lurette que les règles de Gouvernance n’ont pas été revues ? C’est le temps d’y regarder de plus près. Avec cette crise, il se peut fort bien que plusieurs éléments contenus dans la planification stratégique ne tiennent plus. Se réunir via Zoom, Teams ou Skype autour d’un bon café ne permettrait-il pas de faire le point et même penser à la prochaine planification ? Il s’agit d’une responsabilité partagée. Tout ne doit pas incomber aux directions générales et aux personnes qui demeurent toujours actives puisque plusieurs employés ont été mis au chômage temporairement. Tout ne repose pas seulement sur les conseils d’administration dont les membres cherchent aussi de leur côté des réponses à des questions existentielles, à commencer dans leur sphère de vie plus personnelle.

 

J.T. : Les « Nostradamus de la philanthropie » ne courent pas les rues ces temps-ci. Ils cherchent des points d’exclamation pour répondre aux points d’interrogation. Quelle serait la fameuse recette miracle pour revenir au « monde d’avant » dans un écosystème plus favorable à moyen et long terme ?

B.G. : Existe-t-il vraiment une recette magique pour être honnête ? Communiquer, échanger, partager et sonder permet d’être sur le terrain avec le monde. Son monde. C’est ce que nous faisions ou pensions faire avant le fameux vendredi 13 mars. C’est ce que nous devons faire plus que jamais. Pour avoir une lecture 360 de ce qui est et revenir à une certaine normalité même si…

 

J.T. : Pour terminer, vous recevez une baguette magique en cadeau. Quels sont vos trois vœux pour un monde meilleur ?

B.G. : Santé, santé, santé… Plus sérieusement, la santé va de soi afin de pouvoir être en pleine possession de ses moyens, se réaliser et faire une différence. Le don de soi, qui passe par la générosité, fait apparaître enfin toute l’importance de prendre soin des nôtres. Nos proches et aussi les autres car nous sommes tous interconnectés. Même la personne inconnue qu’on croise sur le trottoir et qu’on salue à deux mètres évidemment lors de sa petite marche autour du carré. Si loin mais si près en même temps.

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